Critique : Shirobako – La vraie vie (d’un studio d’animation)

Il y a quelque chose de fascinant de voir un média parler de lui-même, surtout en industries culturelles. Sur le blog, j’ai déjà pu en parler au travers de Cimoc qui ne va en réalité pas très loin sur cet aspect (de nombreux détails y sont évités ou édulcorés). Plus généralement, on pense évidemment à Bakuman, célèbre manga du duo Tsugumi Ōba et Takeshi Obata (mais dont je n’ai lu que le premier tome). En animation, c’est en Shirobako que s’incarne cette curiosité. S’il n’est pas le seul dans ce domaine (selon MyAnimeList, Animation Seisaku Shinkou Kuromi-chan semble être très similaire), il n’empêche que Shirobako aborde l’industrie sans crainte d’aborder toute sa technicité et, surtout, sa réalité.

Synopsis made in Wikipédia :

Shirobako se déroule dans l’univers de l’industrie de l’animation japonaise. Aoi et ses amies vont découvrir le quotidien et les difficultés des principaux postes existant pour l’adaptation d’un manga en anime, en partant des premières esquisses jusqu’au doublage des personnages…

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Le staff de Shirobako approuve cet article

Au niveau de la réalisation, le travail de P.A. Works est plus qu’honorable. En terme de visuel et d’animation pur, la série offre un rendu des plus sérieux, fidèle aux productions habituelles du studio. Le trait est propre, les décors détaillés et le character design souvent simple mais varié. Il est d’ailleurs amusant de voir les inspirations de personnalités réelles pour certains personnages de la série.

La direction visuelle prise par la série est pleinement réaliste et c’est une très bonne chose. On évite ainsi d’avoir des « cute girl doing an anime in a cute way » mais bien de véritables personnages ancrés dans la société actuelle. C’est d’autant plus frappant pour Miyamori qui n’est rien d’autre qu’une jeune femme débutant tout juste dans le monde du travail. En dehors de son travail en production, on la voit vivre la galère. Elle vit dans un petit studio, mange rarement des plats cuisinés et voit de temps en temps ses amies pour se soulager autour d’une pinte de bière. Shirobako ne cherche pas à enjoliver le milieu de l’animation mais il ne cherche pas non plus à le dénigrer. L’anime livre simplement une vision juste et réelle des choses.

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« Il dit qu’on vit dans la galère »

Shirobako se permet également quelques fulgurances avec des scènes magnifiques. Attention par contre au spoil qui va suivre. Dans les scènes notables de la série, celle où Shizuka obtient ENFIN un rôle, faisant s’effondrer en larmes la brave Miyamori, est l’une des plus belles. Déjà parce qu’elle montre que l’acharnement de la seiyuu en herbe ne fut pas vain mais surtout parce que, bon sang, elle en aura eu du mal à obtenir ce premier rôle. Une autre scène forte, toujours vers la fin de la série, avec la visite du réalisateur (Seiichi) à la maison d’édition de The Third Aerial Girls Squad. C’est habillé en cowboy que Seiichi va littéralement affronter l’éditeur et défiera différents opposants à coup de xxx-BULLY ! Un moment complètement fou qui témoigne, avec humour, des difficultés qu’a pu rencontrer le studio pour l’adaptation anime. Et avec d’autres éléments comme le mélange entre la fiction et la réalité (avec « l’apparition » des héroïnes d’Exodus ou des personnages des Dieux du bonheur), c’est une perception de passionnés qui se voit là. Une perception d’autant plus interessante que Shirobako est, évidemment, réalisé par un studio d’animation. Un détail aussi évident qu’important pour la suite.

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Dans les points ultra positifs niveau animation y a cette fille ultra timide qui s’exprime surtout par ses gestes, et ça j’adore

Parler de soi-même n’est jamais anodin. Et cela induit une forte subjectivité, car on connait mieux que quiconque le sujet en question. Il en va de même pour Shirobako, un anime parlant de la production d’anime. Ou, autrement dit, un anime produit par un studio d’animation racontant l’histoire d’un studio produisant lui aussi des animes (vous suivez ?). Et la subjectivité de Shirobako est assez surprenante d’objectivité ! Là où Bakuman montre deux jeunes lycéens désireux de devenir pro ou Cimoc qui omet beaucoup (trop) de détails, c’est la piste du réalisme que poursuit Shirobako.

Un réalisme qui était déjà appuyé par la réalisation comme on a pu le voir précédemment. L’anime n’hésite pas à montrer tous les aspects techniques qu’incombent la création d’un anime. Au fil des épisodes, on aura ainsi l’occasion de voir l’animation 3D, l’écriture du storyboard, la colorisation et, surtout, la production chargée de coordonner le tout (le boulot de Miyamori justement). Et il est presque amusant de voir que le personnage principal soit à la production, ce qui, en apparence du moins, s’éloigne assez largement de l’animation. Mais ce choix est particulièrement judicieux. Déjà parce que cela permet d’éclairer l’aspect gestion de la création d’un anime qui engendre une quantité astronomique de travail, entre les différentes sections du studio en lui-même et les sous-traitances. Et, justement, comme la production est au centre même de la création d’un anime en touchant à tous les secteurs, il n’y avait pas meilleur point de vue pour voir tout le monde. L’anime insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur l’aspect « collectif » de la production d’un anime, qui n’est jamais un travail individuel mais le résultat d’une forte collaboration. C’est aussi une manière de montrer la conception d’un anime sans « paillettes ». Bah ouais, voir Miyamori remplir un tableur excel et passer un tas de coups de fils c’est pas vraiment le rêve que pourraient avoir la plupart des gens quand ils pensent à la création d’un anime. À cela on peut ajouter l’aspect très sobre du studio qui, en dehors de quelques posters des différentes productions, ressemble à toute entreprise lambda. Ou plutôt comme un studio lambda.

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Quelle vision de rêve que de voir tous ces cartons

Ce qui est également très intéressant avec Shirobako dans la manière de s’aborder lui-même, c’est au niveau des nombreuses thématiques propres au milieu de l’animation et d’une dimension plus « politique ». Par exemple, dès le premier épisode, une animatrice externe est évanouie chez elle, usée par la charge de travail. Aller, d’entrée de jeu l’anime nous ancre bien la réalité dans la tronche. Mais pas très violemment tout de même, la chose étant faite assez subtilement. Seulement voilà, on nous l’a montré : faire des animes c’est DANGEREUX pour la santé. Bon plus sérieusement, ce n’est qu’un des nombreux thèmes que la série aborde. On peut également citer l’animation 3D, dite CGI, qui prend une place de plus en plus grandissante au sein de l’industrie et est un des enjeux majeurs du futur de la japanim. Et c’est pas moi qui le dit, c’est Shirobako. C’est une thématique évoquée durant quelques épisodes seulement et au cours de 2–3 discussions mais encore une fois la réalité est là : l’avenir de la japanimation est-il dans la CGI ? Quelle place aura alors l’animation 2D ? Que deviendront les animateurs 2D s’ils sont techniquement dépassés ? Les problèmes avec l’éditeur, qui dans la série est, « entre nous », un véritable enfoiré doublé d’une incapacité horrifiante, sont un autre exemple. Au passage, cette histoire sonnait tellement « true story » dans ma tête que j’ai vraiment l’impression que P.A. Works a eu un vécu similaire pour une de leur adaptation. Mais ce n’est qu’une supposition personnelle (mais je trouve ça drôle).

Pour le coup, Shirobako brille d’audace et de franchise en n’hésitant pas à mettre le doigt (et non pointer, nuance) sur de nombreux aspects de l’industrie de l’animation, positifs comme négatifs. Mais cela a également ses limites. La réunion de production au début de l’adaptation de The Third Aerial Girls Squad fut chaotique au moment de choisir les différentes seiyuu. Pour cause, différents producteurs (ceux qui donnent les sous) ayant chacun leurs propres envies/intérêts. Mais Shirobako étant lui aussi un anime produit par des producteurs, je vois difficilement comment la série aurait pu se permettre d’aller plus loin de ce coté. Et « pire » encore, les chaines de télé ne sont quasiment pas évoquées au sein de la série. Hormis d’un point de vue pratique (il faut amener l’épisode au siège etc…), elles ne sont jamais présentes dans la série. Surement parce que Shirobako est diffusé à la télé. Du coup pareil, je vois mal la série critiquer ceux qui la diffusent. Ce ne sont pas des défauts en soi, la série est déjà très dense et c’est peut-être simplement parce qu’il n’y avait juste rien à « critiquer » sur les chaines de télé.

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Je sais pas quoi dire sur ce gif à part qu’il est cool

C’est formidable la manière dont Shirobako traite son sujet. Parler avec autant de réalisme et de justesse de l’industrie de la japanimation est un véritable tour de force. Mais ce n’est pas tout. C’est presque même qu’une face de la série.

Après tout, le plot de base est concentré autour du club d’animation de Miyamori et de ses quatre amies (la superbe Midori, Ema, Shizuka et Misa). Ce petit groupe partage un rêve : réaliser ensemble une série d’animation. Et c’est ensuite qu’elles allèrent chacune de leur coté pour poursuivre ce rêve (et leurs études) (bah ouais faut étudier pour bosser dans l’animation quand même). Et ce petit groupe, en dehors de son intérêt commun pour l’animation, est une excellente représentation de la jeunesse entrant dans la vie active. On les voit chacune avancer avec leurs craintes et leurs doutes. Misa, par exemple et attention spoil, va miser gros en démissionnant de son travail dans un studio d’animation 3D où elle faisait QUE DES PNEUS. Et ce afin de travailler plus dans l’animation de « divertissement », ce qu’elle souhaitait faire à la base. Une décision lourde qu’elle n’aura pas prise à la légère. Shizuka, la seiyuu en herbe, est une illustration encore plus forte. (attention encore spoil) La pauvre ne trouvera aucun rôle avant la fin de la série, et ce avec pas mal de chance. Résultat, on la voit douter, elle qui envisagera même de reprendre le bar familial à la place de son rêve. En tant que protagoniste principal, Miyamori n’est pas en reste. Elle questionnera longuement l’envie qui la pousse à faire ce travail dans l’animation. Surtout qu’elle avait très peu de confiance au début de son travail. De même pour Ema qui s’affirmera sur son travail d’animatrice au point d’avoir une « disciple » dans la seconde partie. Et Midori qui va trouver sa voie d’une manière assez originale, lui offrant au passage le génial surnom de « Diesel-san ». Et c’est magnifique de voir cet autre récit au sein de Shirobako. Cela ancre à la fois davantage la série dans la réalité avec les quelques scènes où elles sont entre copines au bar de Shizuka et développe surtout la profondeur de l’histoire. L’anime parle d’un studio d’animation mais aussi d’un groupe de jeunes adultes débutant leur vie professionnelle et suivant leurs rêves.

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J’en connais une qui a failli ne pas être sur ce plan

Il est encore trop tôt pour dire si Shirobako est un véritable chef d’oeuvre, à la fois pour sa diffusion assez récente (terminée il y a un peu plus d’un an) que pour mon visionnage encore très jeune (fini il y a à peine un mois). Mais ce qui est sûr, c’est que la série a d’énormes qualités, ce qui lui vaut au moins d’être qualifié d’excellent anime.

Avec une forme très bonne, étant à la fois du très bon P.A. Works mais aussi une réussite en terme de réalisation, Shirobako brille surtout pour son écriture. Une écriture très dense et complète, qui aborde tant de sujets avec une clarté déconcertante. La manière dont est abordée ici l’industrie de l’animation et la vie d’un studio impressionne par sa justesse. Quand j’ai dit que Shirobako montrait du doigt certains problèmes du milieu au lieu d’employer le terme « pointer », c’est pour ne pas prêter un coté profondément critique à la série. L’anime montre simplement le milieu de l’animation avec ses hauts et ses bas. La série n’est pas là pour dégouter, ou au contraire « vendre », du milieu de l’animation. Il montre simplement ce qu’il en est réellement. C’est pour cela que Musashino est un studio moyen, probablement semblable à la majorité des autres studios. La série ne va jamais dans la surenchère et inversement. On ne débute pas avec un petit studio qui, 24 épisodes plus tard, devient le nouveau KyoAni. Et puis cette passion dans la réalisation est vraiment belle à voir. Le passage au siège de l’éditeur restera un instant mémorable. Une véritable bienveillance se dégage de toute part de l’oeuvre. À la fois pour le public que pour le sujet traité. Normal après tout qu’un studio soit ainsi quand il parle de lui-même.

Aborder de manière aussi juste deux énormes thèmes que sont les débuts dans la société et la vie d’un studio d’animation est un véritable tour de force pour Shirobako. Avec un récit aussi dense et frais, l’œuvre est une véritable perle sur bien des aspects. Et prions pour une saison 2 de cette série qui le mériterait tellement.

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7 réflexions sur “Critique : Shirobako – La vraie vie (d’un studio d’animation)

  1. Salut salut !
    J’ai beaucoup apprécié ton article, que je trouve d’ailleurs très très complet. Et je te remercie de l’avoir créé, j’ai de suite ajouté cet anime à ma liste. C’est vrai qu’à première vue quand on pense aux thèmes sur l’animation elle-même, on a tout de suite Bakuman en tête et c’est intéressant de découvrir un anime, qui d’ailleurs semble plus égayant. Les images que tu as postées sont de très bonne qualité et montrent la qualité des dessins. En bref, c’est vraiment un anime à découvrir, je suis bien contente d’avoir lu ce que tu en pensais 🙂
    Bisous.

    Aimé par 1 personne

  2. Salut Gaeko, j’ai une petite question (n’ayant vu que les 3 premiers épisodes). Est ce que la série aborde la question de la femme dans le monde de l’industrie ? C’est à dire : a-t-on des chiffres sur le nombre de femmes réalisatrice:animatrice par exemple…

    Si oui, je vais devoir regarder tout ça 😉 Et Merci !

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    • Je m’en souviens pas très bien mais je ne crois pas que ce soit réellement abordé à un quelconque moment. Mais la série met quand même en scène des femmes en entreprise dont certaines à postes de responsabilités (Miyamori et Yano en tête). Donc même si c’est pas un sujet évoqué, il y a des petits éléments intéressants à voir de ce coté là.

      J'aime

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