Interview : Shin’ichirō Watanabe – « Mon challenge est d’arriver à mixer des genres et faire que ça marche »

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler des oeuvres de monsieur Shin’ichirō Watanabe par le passé (dans le Point Otaku #15 et plus récemment le #22 ). Par chez nous, il est surtout connu pour avoir réalisé les excellentes séries que sontCowboy Bebop, Samurai Champloo et Space Dandy. Sa manière d’intégrer de multiples genres au sein de ses oeuvres a fait de lui un réalisateur d’exception et surtout unique.
Et c’est à l’occasion de la Rétro Made In Asia 2015 que j’ai ainsi pu rencontrer ce formidable réalisateur et l’interviewer. Monsieur Watanabe s’est ainsi laissé questionner sur sa manière de réaliser mais également sur ses émois autour de la japanimation.

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Son style : le divertissement avant tout

Bonjour monsieur Watanabe. Avant toute chose, comment définiriez-vous votre style de réalisation ?
J’essaye d’avoir un style orthodoxe, dans le sens où j’essaye de divertir simplement, normalement. Je me concentre donc à ce que mes oeuvres soient avant tout divertissantes. Mais j’ignore si j’y parviens (rires). Comme je suis très porté sur la musique, je me définirais comme quelqu’un qui arrive à bien intégrer la musique à mes oeuvres.

Comment arrivez-vous à fusionner différents genres dans vos oeuvres ? (comme le western et la Science-fiction pour Cowboy Bebop ou les films de chanbara1 et le hip-hop pour Samurai Champloo)
Dès le départ, je trouve plus divertissant d’avoir plusieurs genres qui s’entrecroisent au lieu d’un seul. Mon challenge est donc d’arriver à mixer des genres et faire que ça marche. Personnellement, je pense que le mix que j’ai le mieux réussi est Samurai Champloo qui était un mélange de hip-hop et de films de chanbara. Mais ce n’est pas parce que l’on mélange des genres que ça va forcement marcher. Par exemple, mélanger de la science-fiction avec les vieilles chansons françaises ne donnera pas nécessairement quelque chose de bien. Il y a certaines oeuvres où je sais dès le départ que ce genre de mix ne marchera pas et donc je ne le fais pas. Dans le cas où je n’arrive pas à intégrer un autre genre dans une oeuvre, j’essaye autre chose, comme une autre atmosphère. Pour Space Dandy, j’ai fait appel à beaucoup de designers pour avoir une vision un peu plus bizarre de la SF tout en essayant de collaborer avec plusieurs personnes pour intégrer de nouvelles idées et ainsi définir un nouveau style pour cet anime. C’est de cette manière que j’essaye à chaque fois d’amener du changement pour que ce soit divertissant. Il y a certains créateurs qui, même s’ils sont très bons, font toujours des oeuvres avec le même style et cela devient donc une espèce de routine. Même si c’est très bon. Répéter toujours le même style n’est pas une bonne chose selon moi. C’est pour cette raison que j’essaye à chaque fois de changer le mien pour toujours me renouveler.

Une planète dans l'épisode 9 de Space Dandy
Une planète fantaisiste dans l’épisode 9 de Space Dandy

Entre la science-fiction, l’ère Edo ou le japon actuel, vous avez utilisé des univers très variés. D’ou vous vient cette inspiration ?
D’une manière générale, j’ai souvent pris de l’inspiration d’anciens films que j’ai vu. J’ai toujours aimé les anciens films de samouraï ou anciens films de SF, je me suis donc toujours dit que j’aimerais faire quelque chose dans ce genre un jour. C’est donc par là que l’inspiration m’est venue.

Généralement dans vos oeuvres, chaque épisode est une histoire détachée des autres. Pourquoi cet attachement à une telle narration ?
En fait, c’est par rapport aux diffusions télévisées. C’est par soucis pour les téléspectateurs, si jamais ils tombent sur – par exemple – le 5ème ou 6ème épisode, ils voient une histoire complète et non pas quelque chose comme « oh j’ai loupé le début, je ne sais même pas ce que c’est donc je ne vais pas regarder la suite ». Alors qu’étant donné que c’est un épisode, s’il trouve ça amusant il va alors continuer à regarder et n’aura rien loupé vu que c’est une histoire complète. Cependant, comme avec Cowboy Bebop et Space Dandy, il y a une histoire sous-jacente qui est toujours là faisant que ceux qui suivent toute la série vont en apprendre un peu plus que ceux regardant quelques épisodes. Il y a toujours un petit morceau de l’histoire générale, comme le passé de tel personnage, ce qui sera toujours très intéressant pour ceux suivant la totalité de la série. Pour Samurai Champloo, c’est la recherche du samuraï au tournesol qui est sous-jacente alors que chaque épisode est une histoire séparée. Je fais en sorte qu’une personne regardant un épisode comprenne tout sans avoir vu ce qu’il s’est passé avant. Par rapport à cela, j’ai fait Terror in Resonnance qui est une longue histoire à suivre (11 épisodes, ndlr) et je me dis que c’est quand même intéressant de faire ce genre d’histoires [rires]. Je ne sais pas ce que je ferai à l’avenir mais ça va trotter dans un coin de ma tête.

Il y a certains créateurs qui, même s’ils sont très bons, font toujours le même genre de chose et cela devient donc une espèce de routine.

Dans Space Dandy, vous avez délégué chaque épisode à différentes personnes (réalisations, scénario…). N’était-ce pas trop compliqué à gérer ? Quelle sensation était-ce de voir la série changeait autant d’un épisode à un autre ?
Je ne les ai pas laissé faire ce qu’ils voulaient non plus, je gardais le contrôle pour bien être sûr que la série soit aussi divertissante que possible. Mais c’était une collaboration (avec Shingo Natsume, ndlr). Avec chaque réalisateur, il y avait toujours des sessions de travail pour réaliser chaque épisode.

Y a-t-il des choses que vous aimeriez changer dans vos précédentes séries ? Quelque chose que vous pensez ne pas avoir assez bien fait ou que vous aimeriez faire autrement ?
Je pense toujours que j’aurais pu faire mieux donc j’essaye de ne pas y penser quand je vois mes anciennes oeuvres [rires]. Je fais toujours de mon mieux en essayant de faire que la prochaine soit la série parfaite à mes yeux.

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La japanimation : une situation complexe pour la créativité

Pensez-vous que la personnalité d’une série (son style visuel, son histoire…) est plus importante que sa qualité technique ?
Je pense qu’actuellement, dans le monde de la japanimation, les animes sont très beaux, c’est-à-dire visuellement splendides. Mais ils n’ont pas d’histoire, elle est souvent très sommaire. C’est pour moi l’un des problèmes actuels dans le monde de l’anime. Je ne trouve pas cela bien de privilégier le visuel à l’histoire. Si l’anime est beau mais que l’histoire ne rime à rien, ça ne donne pas envie de suivre et voir la suite. Une série qui soit très belle n’est pas une mauvaise chose mais s’il y a juste du visuel et aucune histoire pour le supporter, ça ne sert à rien. Les deux sont nécessaires.

Trouvez-vous, comme votre confrère Hideaki Anno, que la japanimation est actuellement en déclin ?
Depuis toujours on a dit ça. Les Sex Pistols sont connus pour avoir dit « Le rock est mort ! » et il y a toujours du rock. Hideaki Anno a beau avoir dit que la japanimaiton est en déclin, elle est toujours là. Je pense plutôt qu’il a voulu dire qu’elle était en déclin au niveau créatif. Si c’est le cas, moi aussi je le pense. Les œuvres créatives sont de moins en moins nombreuses dans le monde de l’animation. Par exemple, les animes moe se vendent bien donc tout le monde se met à faire du moe. Les projets vraiment créatifs n’arrivent plus à se faire. C’est donc vrai que le coté créatif est en déclin.

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Et que faudrait-il faire contre, justement, ce déclin créatif ?
Ce qui se passe c’est que beaucoup d’animes se créent par rapport aux ventes de DVD/blu-ray. De nos jours les ventes s’effondrent et ce qui se vend bien c’est le moe. Donc bien sûr le moe se crée. Il faudrait alors trouver un business model qui permette que l’on arrive à créer des oeuvres originales sans pour autant être liées aux ventes, ce qui semble compliqué. Avec le streaming (Netflix, Crunchyroll), c’est un début de solution qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. Si les ventes de DVD/blu-ray internationales augmentaient, ça aiderait, nous créateurs à mettre en vie d’autres projets. Space Dandy a été en partie financé par Cartoon Network à l’étranger, ce qui a aidé à monter le projet. Si vous connaissez des entreprises qui sont prêtes à financer des animes, je lève la main vous pouvez envoyer mon adresse [rires] ! Avec ce genre d’aide, il y aura peut-être moins de moe et plus d’oeuvres créatives.

Une série qui soit très belle n’est pas une mauvaise chose mais s’il y a juste du visuel et aucune histoire pour le supporter, ça ne sert à rien.

Pensez-vous que l’occident peut apporter des ressources techniques à la japanimation ? Par exemple des réalisateurs occidentaux ?
C’est déjà le cas avec Michael Arias qui a réalisé Amer Béton (Tekkon Kinkurîto dans sa version originale, ndlr) qui était un anime japonais mais réalisé avec un staff américain. Il y a de plus en plus d’étrangers qui viennent dans les équipes d’animations, beaucoup de français, de coréens… Je pense que ça va beaucoup se mondialiser à l’avenir.

Et que peut-il apporter niveau inspiration artistique ?
Dans mes oeuvres, j’essaye de mettre des ambiances européennes parce que j’aime beaucoup les vieux films européens et français. Dans Cowboy Bebop, il y a le western donc l’Amérique mais j’ai aussi eu beaucoup d’inspirations marocaines. Il y a également une ville d’inspiration allemande que j’ai presque décalqué pour un épisode. Déjà dans mes oeuvres je mixe différentes cultures occidentales. Dans les étales de boutiques et les panneaux j’utilisais de l’espagnol, du russe pour les dénominations. En regardant bien chaque épisode, on peut voir le mélange que cela fait.

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La récente faillite du studio Manglobe révèle-t-elle de profonds soucis économiques pour les studios qui sont potentiellement sous-estimés ?
De tout temps, il y a eu des studios qui ont fait beaucoup de profits et d’autres qui ont été en faillite. Ce n’est pas parce que Manglobe est tombé en faillite que tous les autres studios vont l’être. Il y a quinze ans, Triangle Staff (Macross Plus, Serial Experiment Lain) a fait faillite même en ayant fait Macross. Si vous vous inquiétez sur le fait que tous le studios risquent de faire faillite un de ces jours, ce n’est pas le cas du tout. C’est récurrent.

Quel univers aimerez-vous explorer à l’avenir ?
Il y a beaucoup de genres que j’aimerais essayer. Pour donner un exemple précis, j’aimerais faire un truc dans le sport. Du baseball ou du football, faire un anime sportif. Ça sera très personnel, comme un nouveau style de sport. Ou quelque chose sur un groupe de musique, de plus personnel que Kids on the Slope qui était une adaptation manga. Et un policier peut-être, un truc de détective. J’aimerais bien faire un jour ce genre de choses.

Source : Pixiv
Source : Pixiv

Remerciements
– à Meloku pour son aide
– à la Retro Made In Asia et son staff pour m’avoir permis de réaliser cette interview et formidable expérience
– à Fabrice Renault pour son interprétation
– et enfin à monsieur Watanabe pour m’avoir accordé cette interview


  1. Genre cinématographique japonais mettant en scène des batailles de sabre. 
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