Critique – Charlotte : Échec dramatique

Sur le papier, Angel Beats et Charlotte se ressemblent énormément. Les deux séries ont été réalisé et scénarisé par Jun Maeda, ô combien reconnu pour son formidable travail sur Clannad et, justement, Angel Beats. Et toutes deux sont animées par P.A.Works dont les compétences sont plus que correctes en général. Et c’est ainsi en toute légitimité que Charlotte fut très attendue cet été. Cette attente n’a rendu son échec que plus cuisant.
Un fiasco pourtant pas évident au premier coup d’oeil. C’est d’ailleurs ce qui peut surprendre le plus. Charlotte, malgré des idées particulièrement intéressantes et un visuel de qualité, fut un déboire exceptionnel. Charlotte est une série complètement ratée et cela a de quoi surprendre. Et c’est pourtant dans sa création même que réside son échec…

  • Visuellement, il n’y a rien à redire. Malgré quelques vides dans les décors, P.A.Works a largement bien fait son travail.
  • L’opening, chanté par Lia, est également de très bonne qualité. Quoiqu’un peu random.
  • L’histoire, d’apparence mature et interessante, est en réalité symptomatique de l’échec de la série.
  • Les personnages ne sont que d’autres témoins de l’échec d’écriture de cette série. Tape à l’oeil et faussement profonds.

Il est un monde où certains enfants développent à la puberté des pouvoirs surnaturels. Yū OTOSAKA est un de ces adolescents et utilise son don sans que personne ne s’en aperçoive. Sa rencontre avec une mystérieuse jeune fille, Nao TOMORI, le mènera à la révélation du sort qui attend tous les détenteurs de ces capacités spéciales. (Via Wakanim)

Ce melon possède des qualités d'écriture nettement supérieures à celles de Charlotte.
Ce melon possède des qualités narratives nettement supérieures à celles de Charlotte.

Parlons en premier de ce que Charlotte a de bien : l’animation et la musique. Le travail de P.A.Works est indéniablement de qualité, le tout était visuellement très coloré et agréable à regarder. La série, quand on oubliait l’histoire, était un véritable régal à suivre pour les yeux. Les personnages possédaient d’agréables traits fins, régulièrement précis. Les décors, certains un peu vides ou lambda, habillaient tout de même idéalement le tout. L’animation était fluide et les pouvoirs joliment illustrés. Charlotte aurait voulu être une série d’action que cette qualité suffisait largement.
Enfin, Jun Maeda oblige, la musique avait une certaine importance au sein de la série, voire même de la narration. Les thèmes créés pour les artistes fictifs de la série sont de qualité, certains même très sympathiques comme Trigger de Zhiend. L’opening, comme tout ce qui a été dit plus haut, est visuellement très joli avec un excellent thème, de même pour l’ending.
Clairement, soyons bref là dessus. L’échec de Charlotte n’est aucunement lié à son animation ou à sa bande originale. Un seul élément de la série en est la cause. Un seul qui a fait d’énormes dégâts.

L’histoire, la narration et les personnages, autrement dit l’écriture de Charlotte sont autant d’échecs critiques. Cela est surprenant, encore une fois, quand on sait que la personne aux commandes était Jun Maeda qui a déjà pu prouver au travers de Clannad et d’Angel Beats un réel savoir-faire dans ce domaine. Il maitrise aisément des thématiques fortes de l’adolescence et arrive souvent à toucher juste.
Dans Charlotte ? Pas du tout ou presque. Si la série propose effectivement des thématiques chères à l’adolescence (troubles de l’adolescence, envie de réaliser des rêves, problèmes de relation avec les adultes, la vie en famille…), elle finit justement par en avoir trop. Ainsi, elle n’en développe aucune, ne faisant qu’introduire de nouvelles idées. On retrouve donc bel et bien une écriture centrée autour de l’adolescence. Sa pertinence est, elle, imperceptible.
Et c’est loin d’être le seul problème dans l’écriture de Charlotte. La quasi intégralité de l’histoire n’est qu’une succession d’évènements mal amenés ou brisant carrément ce que le scénario semblait construire jusque là. Pour en parler, je vais donc être amené à raconter l’ensemble de l’histoire dans la partie qui suit. Si vous souhaitez évitez le spoil, vous voilà donc prévenu1.
VOUS ENTREZ EN ZONE SPOILER #DANGER
L’histoire de l’anime enchaine les erreurs de narration, voire pire. Les cinq premiers épisodes sont relativement peu intéressants, montrant simplement d’autres adolescents à pouvoir. Narration lente, finalité peu interessante, ce n’est clairement pas la partie la plus passionnante de la série. Les personnages mis en scène possèdent chacun leur petit background mais qui se révèle malgré tout bien pauvre pour susciter un réel intérêt chez le spectateur. Et cela sert difficilement de développement aux personnages « principaux » (osez dire que Yusarin ou le mec qui court vite ont eu un quelconque impact sur l’histoire) tant ils se révèlent rapidement plats. Cependant, cela reste du chipotage, étant donné que c’est certainement la partie la mieux écrite de la série.
La suite de l’histoire fera bien pire qu’être ennuyeuse. Le choix de faire mourir la petite soeur du héros (que nous appellerons amicalement imouto) était une bonne idée, voire même logique au vu de l’histoire à ce moment. Malgré cela, les prémices du flamboyant échec de Charlotte commençaient déjà à se faire sentir. Sa mort fut effectivement extrêmement mal amenée. Sortant presque de nulle part, causée par un conflit amoureux avec une « amie » de la imouto sortant elle aussi de nulle part, il est presque impossible d’avoir une réelle compassion à ce moment-clé de l’intrigue. L’introduction beaucoup trop soudaine des camarades beaucoup trop plats (le gentil copain, la gentille copine et la fille tellement instable psychologiquement qu’elle sort un cutter dès qu’un truc va pas dans sa vie) ne permet pas de saisir les enjeux derrière ce conflit sentimental qui mène tout de même à une envie de meurtre. Et pourtant, vu la faible importance des cinq précédents épisodes, il y avait largement de quoi étaler le tout sur deux épisodes. Ou au moins suggérer ce problème par des petits bouts ou de petits détails. Résultat, on se retrouve avec une mort beaucoup trop brutale (dans le mauvais sens) et presque caricaturale tant son écriture est simpliste.
Suivra alors le fameux épisode du deuil du héros. Sombrant dans une profonde dépression, devenant un hikkikomori avant d’être contraint de s’enfuir de chez lui. Sombrant dans une triste addiction aux bornes d’arcades et aux yakitoris. Ce passage, loin d’être mauvais, a tout de même pour défaut d’être relativement exagéré. Le héros chutant tout de même presque dans la drogue en une soirée. Et sa résolution est par ailleurs tout aussi rapide. Tomori le retrouve, lui fait manger de l’omelette de riz à la sauce pizza spéciale Imouto et hop, voilà monsieur de nouveau plein d’amour et de vie. C’est encore une fois mal narré – moins que pour la mort de la imouto cependant – mais cela reste correct, l’idée étant bien transmise : il a pété les plombs mais parvient à faire le deuil. Ce qui permet alors l’épisode suivant, portant cette fois sur la rencontre du héros avec la chanteuse du groupe préférée de Tomori. Elle sera amenée à voir le frère de cette dernière afin de l’aider. En chantant. Encore une fois, la chose est mal narrée pour avoir de l’impact. Mais on a envie d’y croire.

L'un des rares plans vraiment cool de la série. Avant d'être détruit.
L’un des rares plans vraiment cool de la série. Avant d’être détruit.

Cependant, cet espoir est de courte durée car vient le point d’orgue de l’échec de cette série : le retour de la imouto. Cet évènement est tellement improbable et malvenu que même Inou Battle wa Nichijou-kei no Naka de avait compris que c’était une très vilaine idée. Et c’est au terme de révélations exceptionnelles comme l’apparition soudaine du frère du héros (avec au préalable un fameux rêve empli de mystères) qui peut voyager dans le temps, qui a effacé son existence de la mémoire du héros et de la imouto grâce à une fille qui a le pouvoir de contrôler la mémoire. Ces nombreuses révélations sonnent déjà creux, comme si Jun Maeda utilisaient les pouvoirs comme prétexte à une facilité d’écriture flagrante. Mais surtout, les problèmes se multiplient à partir de cet instant. L’épisode flashback sur le complexe scientifique ? Bâclé, on ne ressent pas de réelle différence dans le comportement des personnages par rapport au lycée. Et c’est pourtant un aspect très intéressant qui aurait du être exploité…dans les deux précédents épisodes. Parce que, justement, ces deux précédents épisodes sont totalement détruits par ce triple volte-face salto arrière double 360 du scénario. Le deuil du héros ? L’anime s’en contrefout royalement. La rencontre avec la chanteuse, le rendez-vous avec Tomori ? À la trappe, son frère ne sera même plus mentionné avant l’épilogue. La série donnait l’impression de partir dans une certaine direction avant de totalement briser cet élan. Et là réside le point de rupture de la série. C’est à cet instant que l’histoire va se saboter d’elle-même. Et à cela doit s’ajouter le personnage du grand frère, quasiment anecdotique tant son flashback – consistant à montrer les nombreuses fois où il remonta le temps pour protéger des détenteurs de pouvoir et ses échecs – passe sans consistance. En la matière, Steins;Gate est un véritable exemple duquel Charlotte aurait dû s’inspirer. Tomori perd également beaucoup d’intérêt, devenant transparente. Une fois la imouto ressuscitée, elle disparait également de l’histoire. À part une scène pleine de joie et d’amour, cette mutilation scénaristique n’aura donc servi à rien. Et la tentative de kidnapping du héros est, elle aussi, très mal amenée. Car comme pour le reste de la série, on nous impose des personnages uniquement là pour remplir un rôle bien précis avec un semblant de caractère. On se fiche pas mal de la plupart des personnages, de ce qui leur arrive. Et c’est pour ça que la mort de l’ami du frère du héros est anecdotique. Oui, je pourrais chercher le nom de ce personnage. Mais c’est une manière de montrer à quel point ils étaient pour la plupart transparent. Car c’est bien ainsi que je nommais ce personnage. Tout comme « le mec qui court vite » ou « les amis du frère du héros ». Et dans le tas, il faut aussi penser au délire de la comète Charlotte, dont l’importance dans l’histoire frise le ridicule. Au moins, la série a un nom classe.
Arrive, enfin, le final de la série. Symbolique d’un point de vue religieux, il n’en est pas moins laborieux. Le héros, à la fois motivé par l’envie de supprimer les pouvoirs du monde et donc de prouver son amour à Tomori (d’ailleurs, on en parle de cette fille qui demande quand même au mec de sauver la planète entière pour pouvoir sortir avec elle ???), part donc prendre le pouvoir de chaque adolescent de la planète. Et ce voyage aurait mérité à lui seul de prendre 13 épisodes. Multipliant les décors, les esthétiques et de bonnes voire très bonnes histoires, on aurait pu avoir là un Mushishi-like très efficace. Malheureusement cela restera un rêve. Cet épisode final sera, comme le reste de la série, bâclé et rendant même hommage aux deus ex machina en faisant apparaitre le frère du héros dans un hélicoptère de la police de manière totalement et tout simplement random. Et enfin, le héros perd la mémoire, rendu à moitié fou à force d’accumuler des pouvoirs, et oublie donc Tomori. Mais il termine tout de même avec elle. Parce que la magie de l’amour. Encore et toujours.
VOUS SORTEZ DE LA ZONE SPOILER #PLUSDANGER

T'étais bien mignonne mais tu es la cause n°1 de l'échec de la série.
T’étais bien mignonne mais tu es la cause n°1 de l’échec de la série.

Il est très dur de pardonner Charlotte sur nombreux de ses choix scénaristiques. Et pour cause, ils sont quasiment tous mauvais. Avec en tête l’histoire de la imouto. Le scénario donne ainsi l’impression d’être qu’un enchainement aléatoire de pseudo-drames répondant à un bête cahier des charges. L’anime ne semble jamais s’impliquer réellement dans la moindre thématique qu’il ouvre. Le spectateur est ainsi perdu, abandonné face une succession d’évènements sans liens, s’opposant les uns aux autres.
L’exagération de certains drames tombe dans le tape à l’oeil (la dépression du héros notamment), là où Jun Maeda dosait parfaitement les choses avec Clannad. Une subtilité qui manque clairement à Charlotte. On ne se sent jamais impliqué dans le récit, on est au contraire perdu dans un ramassis de tristesse qui ne nous affecte pas. Alors que Clannad – encore – savait parfaitement nous créer de la sympathie autour de ses personnages via une première saison pleine de joie. Avant de mieux nous toucher dans une seconde saison déprimante. Même procédé dans Angel Beats où les multiples caractéristiques et autres tics souvent absurdes des personnages les rendaient attachants.
J’emprunte l’expression à l’article d’Eck : Charlotte est un simple best-of de Jun Maeda. L’histoire donne sans cesse l’impression d’être un assemblage totalement random de plusieurs drames clichés avec un plot twist maintes fois utilisé (parce qu’en fait bah sa mémoire a été faussé ohlala). Aucune thématique n’émerge de la série et le récit n’implique jamais le spectateur. Surtout quand il prend un malin plaisir à se détruire lui-même. L’ensemble parait artificiel, détaché d’une réelle envie d’émouvoir. La série semble même vouloir raconter beaucoup en très peu de temps. Elle n’a pas réussi à se limiter pour raconter convenablement un seul de ses drames. Elle a toujours voulu exagéré au possible chaque instant, souhaitant rendre le tout plus triste. Elle n’a fait que le rendre moins crédible.

[insérer blague random sur un coup de pied dans la gueule de Jun Maeda]
[insérer blague random sur un coup de pied dans la gueule de Jun Maeda]
Jun Maeda a été ici pris à son propre jeux. En voulant garnir son histoire d’une écriture complexe et variée, il l’a tuée dans l’oeuf. Et le choix autour de la imouto est également une erreur fondamentale, un immense mollard craché à la gueule de tous ceux qui s’étaient émotionnellement impliqués dans l’épisode du deuil. Un échec d’écriture critique qui cache un danger tout autre.
Parce que si la série est, en profondeur, un énorme raté sur le fond, c’est beaucoup moins visible au niveau de la forme. En apparence, on a l’impression d’être face à une histoire mature, pleine de complexité et d’enjeux émotionnels et identitaires majeurs. Ce qui n’est absolument pas le cas. Et le danger réside dans cette potentielle croyance, totalement fausse. Après tout, elle ne fait que proposer à un public d’adolescents les drames dont ils sont le plus friands. Plus qu’un best-of de Jun Maeda, Charlotte est davantage un best-of du drame lycéen pour ados. Donnant même l’impression à son spectateur d’occuper une place au-dessus des autres, notamment au travers de Tomori qui insulte sans cesse le mec qui court vite quand il adule Yusarin, faisant ainsi penser au spectateur qu’il regarde quelque chose de plus mature que toutes ces séries « moe-shit ». Et pourtant, un Non Non Biyori possède une écriture bien plus redoutable.
Dans les faits, Charlotte n’est effectivement pas si mauvais que ça. C’est la place que la série occupera dans l’imaginaire de la japanim qui est davantage préoccupante. Semblant de bonne écriture, elle risque d’être injustement adulée. Son artificialité est un grand danger.

La réaction des fanboys face à Charlotte
La réaction des fanboys face à Charlotte

En dehors de tout cela, Charlotte n’est qu’un anime très joli mais mal écrit. Le plus grand regret étant l’énorme potentiel se dégageant de l’idée. Mais qui ne sera jamais exploité. Tout ça parce qu’une imouto a été ramené à la vie. Incompréhensible.

Terminons sur Yusarin. Car elle était bien mignonne quand même.
Terminons sur Yusarin. Car elle était bien mignonne quand même.

Bonus :
– La série est chez Wakanim
– L’excellent Angel Beats est à retrouver chez BlackBox
L’excellent article d’Eck sur la série que j’ai déjà mentionné plus haut.


  1. Après bon, vu que l’intérêt de cette critique porte sur l’échec scénaristique qu’est Charlotte, le fait de spoiler n’est pas censé être gênant. Mais soyons prévenant. 
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